30 ans avec Marguerite Duras : lire, écrire, guérir…

Marguerite Duras, écrivain

Il y a trente ans, le 03 mars 1996, disparaissait Marguerite Duras.

Il y a trente ans, en octobre 1996, démarrait ma deuxième année de fac. Avec, entre autres, un cours de Bernard Alazet, spécialiste de Duras. Au programme : Le Navire Night. Une rencontre qui va marquer le reste de ma vie.

Duras : la découverte

Avant de la lire, je me fais une certaine idée de Duras. Comme d’une élite littéraire, réservée aux initiés. Mais Bernard Alazet nous ouvre la porte de cet univers. J’y découvre la quête de l’essentiel, les silences entre les lignes, la musique des mots, le sens que le lecteur doit apporter lui-même. Et ce rapport viscéral à l’écriture qui résonne tellement en moi, déjà.

Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera.

– Marguerite Duras – Écrire

Duras vient me percuter. Je la lis et j’écris. J’écris et je la lis.

Je l’écoute aussi. Avec sa voix et son phrasé si particuliers. Si vous ne l’avez jamais entendue, je vous invite à écouter ce court extrait de 1985, où elle imagine à quoi ressemblera 2000 :

Construire, déconstruire

En 1998, je démarre ma maitrise, avec pour seule motivation d’avoir le temps de cheminer avec Marguerite, sous la supervision de Bernard Alazet… qui vient d’être muté dans une autre université. Il accepte malgré tout de diriger ma recherche de loin, et propose le sujet :

Construction / déconstruction
dans Le Ravissement de Lol V. Stein, Le Vice-Consul et L’Amour de Marguerite Duras.

 

Écrire, réécrire… L’obsession de Duras. Et, dans ces trois œuvres, la présence lancinante de ses thèmes de prédilection : l’absence, le regard, la relation triangulaire, l’amour, bien sûr… Et les mots. Cette recherche du mot juste, ce « mot-absence », ce « mot-trou » qui contiendrait tous les autres.

Je creuse, je plonge dans cette notion de palimpseste qui fascine Alazet : l’écriture de Duras, comme un parchemin qui aurait été gratté pour pouvoir écrire à nouveau dessus. La réécriture recouvrant les traces du texte initial, plus tout à fait visible, pas tout à fait effacé…

Finalement, la vie m’emmène ailleurs. Je ne vais pas au bout de ma maitrise, et cette recherche reste inachevée.

Détruire, dit-elle

Je reprends ce travail pour moi-même, dix ans plus tard. Après une période où tout a été détruit. Mon propre parchemin effacé. Pas tout à fait, bien sûr… Mais tout est à réécrire. À partir de quoi ?

Alors, je replonge dans Duras, en quête de ce que je n’ai pas compris pendant ma maitrise, en quête de moi. Je la lis et j’écris. J’écris et je la lis.

Et, comme par magie, l’écriture m’éclaire. Me guide. Me nourrit. Me guérit. En lisant, en écrivant, je comprends, je fais du tri, je me reconstruis.

Pour rester au plus près des mots, j’ose même, peu après, en faire mon métier. Et je commence à écouter les histoires des autres, à les retranscrire, à les mettre en ordre. C’est ma façon d’être un maillon sur le chemin de l’autre.

Tout recommencer par la vie intérieure

Une autre dizaine d’années plus tard, mon parcours me mène à animer des ateliers d’écriture. J’apprends depuis 2020 à partager le potentiel thérapeutique des mots et des histoires, notamment par les pratiques narratives.

Parce que, je le sais, les mots et l’écriture soignent. Quand on les laisse venir, ils nous guident vers notre soi. Or, pour Duras, c’est par le soi, par la vie intérieure, que tout changement collectif devrait commencer.

La clé : se laisser écrire

Comme une évidence, inlassablement, j’ouvre chaque cycle d’ateliers d’écriture par cet extrait qui colore tout, qui illustre à lui seul la façon dont je vis et dont je propose l’écriture :

L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité.

 

[…]

 

Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.

 

Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait – on ne le sait qu’après – avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi.

 

L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie.

– Marguerite Duras – Écrire

Depuis 30 ans, je construis, déconstruis, reconstruis… Et Duras est là, toujours là. Comme un repère, une source d’inspiration, une figure. Éternelle.

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